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Même les "grands frères" n'ont pas pu calmer le jeu...
Retour sur les "événements" qui ont embrasé les banlieues sensibles sur tout le territoire au cours de la première quinzaine de novembre. Aziz M. est un jeune créateur d'entreprise issu du Haut-du-Lièvre, où douze véhicules ont été incendiés le samedi 5 novembre. Analyse à froid sur ces violences qui jettent le trouble, alors que le quartier est au centre d'un grand programme de redynamisation.

-Dans la nuit du 5 au 6 novembre, 12 voitures ont été brûlées au Haut-du-Lièvre, par qui, pourquoi ?
-C'est un groupe de jeunes de 16 à 18 ans qui a fait cela, en brûlant tout d'abord 5 voitures dans le parking d'un hôtel installé dans le quartier : ils voulaient attirer les pompiers et ils ont jeté des pierres et des bouteilles. Résultat, 2 blessés, c'est nul.

-Colère, désoeuvrement, mimétisme ?
-C'est clairement du mimétisme au départ : en voyant les voitures brûler à la TV, ça donne envie de faire pareil. Mais tout n'est pas si simple : s'il n'y avait pas eu une vraie colère à la base, qui alimente les conversations de tout le monde dans le quartier depuis une dizaine de jours, ces jeunes n'auraient pas fait cela. Le contexte y est pour beaucoup, même s'il n'excuse pas cette violence.

-Qu'est-ce qui alimente les conversations ?
-Il y a 4 facteurs qui ont mis le feu aux poudres : les habitants du quartier ont pris "la racaille" en pleine tête, comme si l'on faisait un amalgame entre les dealers, les bandes de jeunes un peu durs et tous ceux qui souffrent de ne pas arriver à s'en sortir parce qu'ils n'ont pas un nom "français" ou parce qu'ils habitent le quartier. On a des diplômés en tous genres, au Haut-du-Lièvre, et pourtant, on a même du mal à trouver un stage en entreprise. Ca met les nerfs. Ensuite, il y a eu le "Kärcher" : on nettoie sa terrasse avec un Kärcher, parce qu'elle est sale. Est-ce qu'on est tous des "sales" ? On l'a pris comme ça en tous cas. C'est dur à accepter, parce que beaucoup de "blancs" le pensent vraiment. Ensuite, il y a eu le jet de bombe lacrymogène dans la mosquée : c'est sans doute pire encore que la malheureuse histoire des deux jeunes électrocutés. Enfin, deux soirs de suite, TF1 et France 2 ont présenté le Haut-du-Lièvre comme un quartier modèle : mais peut-on dire vraiment qu'il est exemplaire de vivre dans ces grandes tours, avec 30 % de chômeurs, les trafics, avec l'étiquette permanente "arabe du HautduL" qui nous colle à la peau ? Tout cela a déclenché la colère, même s'il est plus important de mesurer la frustration de tout un quartier, plutôt que de focaliser sur quelques jeunes qui ont voulu être les "représentants" de ce malaise.

-Vous vous considérez comme un "grand frère" respecté, mais n'avez pas réussi à les en empêcher...
-J'ai vécu toute ma jeunesse dans ce quartier et j'ai réussi à en sortir grâce au bac. C'est important à dire : il faut absolument que les jeunes aient le bac pour quitter les potes et se retrouver à la fac ou en IUT par exemple, dans une autre ville. C'est là que j'ai pris d'autres habitudes, que j'ai appris à parler autrement, à étudier avec "des blancs" et à partager autre chose. Mais cela n'empêche que je suis issu de ce quartier et que mes parents y habitent toujours : j'étais chez eux ce soir là et j'ai essayé de calmer les jeunes, mais ils étaient dans un état d'excitation qui nous empêchait de les raisonner. C'est aussi le problème du phénomène de groupe et de l'envie d'en découdre.

-Que pensez-vous de la responsabilité des parents ?
-Ils font ce qu'ils peuvent, bien souvent ! Vous savez, tout le monde a des problèmes avec les enfants, qu'ils soient riches ou pas, du centre ville ou de la banlieue. Sauf qu'ici, d'autres problèmes se conjuguent : avec le chômage, certains parents ont perdu leur autorité. Des mères seules ne peuvent pas faire la police le soir quand elles se lèvent à 4h du matin pour aller faire des ménages. Et comme partout, certains parents ne s'occupent plus de leurs enfants qui se regroupent avec leurs potes et font des conneries. C'est partout pareil, mais à la TV, c'est pire quand le groupe de 10 jeunes casseurs sont blacks et maghrébins, non ?

-Depuis une dizaine d'années, le Haut-du-Lièvre avait réussi à gommer en partie son image de "quartier sensible", pensez-vous que tout est à refaire ?
-Non, je pense que ces événements resteront une péripétie à l'échelle nancéienne, pas comme à Aulnay par exemple. Mais une chose est sûre, il est important que les jeunes retrouvent des lieux d'écoute et d'expression. Quand ils faisaient du rap avec les animateurs de quartier en Emploi-Jeunes, ils crachaient leur haine dans leurs chansons, et même si elles étaient parfois "violentes", elles permettaient de canaliser cette rage que certains jeunes ne peuvent pas extérioriser chez eux, parce que personne ne les écoute. C'est un travail de fond. La preuve, c'est dans ce contexte que j'ai évolué et c'est parce que j'ai pu dire ce que je ressentais que j'ai eu plus de considération en retour, et de la confiance, ce qui m'a conduit à faire des études de commerce et à créer mon entreprise. Et je suis loin d'être une exception. Il y a peut être 30 % de jeunes qui sont loin de l'emploi traditionnel, quelles que soient les raisons. Mais il y a 70 % de jeunes qui veulent s'en sortir, qui ont fait des études et qui cherchent du boulot, qui se battent 2 fois plus pour montrer qu'un rebeu ou un black vaut autant que tout autre français. La confiance et l'emploi, c'est essentiel, non?

13 Novembre 2005 Propos recueillis par Jérôme Marchal
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